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Mis sur scène par Henri jules Julien avec Sophie Agnel et Victor Ponomarev

Presse

telerama

18 juin 2011

 

L’Américain Charles Reznikoff a recueilli dans les annales de la justice américaine les témoignages de victimes et d’accusés des années 1890-1900. De la poésie brute. Miraculeuse…

 

La poésie de Charles Reznikoff (1894-1976) ne répare rien. Ni les coups de couteau, ni les meurtres, ni la violence arbitraire qui la nourrissent. Des horreurs infinies dont l'être humain est capable, elle ne fait que rendre compte. Froidement, sans la moindre aménité. Jamais Reznikoff, l'arpenteur infatigable de New York devenu l'un des maîtres de la poésie objectiviste, ajoute quoi que ce soit de sa propre langue ou de ses sentiments intimes à ce qu'il a relevé scrupuleusement durant des années dans les annales de la justice américaine. Soit des centaines de témoignages d'accusés, de témoins ou de victimes présentés lors de procès publics ayant eu lieu aux quatre coins du territoire entre 1891 et 1915. Et le miracle est là. Dans une poésie d'une rudesse et d'une brièveté souvent sublimes, fabriquée en vers libre avec la seule parole des anonymes.

Rarement la littérature a mieux montré que dans les quatre recueils de Testimony - un seul est pour l'instant tra­duit en français - comment l'his­­toi­re d'une nation se construit avec le sang des petites gens. Comment tombent, au fil d'une guerre silencieuse et dans un impitoyable silence, les femmes, les enfants, les Noirs, les faibles, les Chinois, les immigrés, les handicapés, les sensibles... Si l'on songe aux travaux du poète portugais Torga ou du documentariste Depardon, voi­re à certaines nouvelles de Maupassant, il faut vite abandonner ces rapprochements trop ma­nifestes. La poésie de Charles Reznikoff ne ressemble à rien.

Et la lecture que nous en propose aujourd'hui le metteur en scène Henri Jules Julien est l'autre miracle de cette histoire. Un miracle auquel contribuent largement deux incroyables artistes de la scène, la pianiste Sophie Agnel et le comédien Vitya Ponomarev. Car il faut les voir, ces deux-là, contempler ces petites gens, les accompagner dans leur chemin. Elle, fouillant les tripes de son piano avec tout ce qui lui tombe sous la main, exigeant de lui des prouesses inimaginables ; lui, s'avançant toujours plus interrogatif dans les mystères de la condition humaine, nous regardant avec les yeux d'un animal conduit à l'abattoir et se - et nous - demandant pourquoi...

Partagés entre une pitié impuissante et notre incurable fascination, nous nous prenons à rêver qu'Henri Jules Julien, qui n'a choisi pour ce récital qu'une trentaine de poèmes de Reznikoff, s'engage dans l'intégrale de Testimony. Honneur à qui le lui proposera !

 

Daniel Conrod – Telerama n° 3205 - 18 juin 2011

 


 

inrock

18 juin 2011

 

Dans le nu de la vie. Des instantanés de la parole d’Américains dont l’auteur s’est fait le témoin. Bluffant.

 

« Les deux femmes étaient amies. » Cela commence comme un récit énoncé d’une voix neutre par Vitya Ponomarev dans une langue limpide. Une langue économe, sans effets de style – en apparence… Mais ce qui est véhiculé par ces mots est le plus souvent d’une violence inouïe, d’autant plus frappante que le comédien se garde d’y ajouter le moindre pathos. Il suffira de quelques phrases pour qu’une des femmes évoquées ci-dessus meure la gorge tranchée dans les bras de son amie. Testimony du poète américain Charles Reznikoff (1894 – 1976) est l’œuvre d’une vie. Il s’agit de témoignages recueillis pas l’auteur dans des textes d’une précision factuelle. « Je lis une affaire, elle m’émeut, je veux dire ces faits » explique Reznikoff.

Appartenant au mouvement objectiviste, il en est sans doute le représentant le plus radical. La mise en scène très sobre d’Henri jules Julien a, entre autres mérites, celui de nous confronter à la force de ces poèmes : des formes courtes, très ramassées, qui exposent des faits d’une violence terrible et en même temps profondément humains. Le piano préparé de Sophie Agnel construit un paysage sonore en écho à cet étrange chapelet de tragédies. Des récits d’une Amérique tourmentée, dont l’impact s’insinue durablement en nous. Instantanés d’une précision physique, visuelle et morale, tout à fait bouleversants.

 

Hugues Le Tanneur – Les Inrockuptibles - 18 juin 2011

 

 

 

l'humanité

21 juin 2011

 

Scènes et Poésies de la vie quotidienne en Amérique

 

Charles Reznikoff est un enfant de Brooklyn. Il y est né en 1894 après que ses parents aient fui les premiers pogroms en Russie. Il y est mort en 1976. Aux côtés de Louis Zukofsky, George Oppen ou Carl Rakosi, ils ont formé cette école poétique informelle, non lyrique de l’Objectivisme. Méconnu en France il faudra attendre un travail conséquent de Jacques Roubaud pour découvrir ce poète singulier dans un numéro de la revue Europe consacré à l’Objectivisme e 1978.

Testimonycomporte en réalité quatre volumes qui couvrent une période judiciaire de 1885 à 1915. Reznikoff a épluché des comptes-rendus d’audience, choisi « parmi des milliers d’autres, un procès » dont il a isolé les témoignages devant les juges, et mis « en vers le matériau verbal prélevé, un vers libre, non compté, non rimé. » La lecture de cette poésie qui s’inscrit à l’encontre de tous les canons dominant alors est saisissante. Ecriture clinique, comme détachée de l’objet même du crime dont il est question est qui parfois n’est même pas mentionné ; écriture au service du témoignage, de la transmission, de la mémoire ; une écriture qui opère une radiographie sans fard de cette Amérique encore pionnière, où la pauvreté le dispute à la violence quotidienne, à l’alcoolisme, au racisme. A l’opposé des images d’Epinal, Testimony prend à rebrousse poil l’histoire officielle à travers la parole des témoins d’une histoire plus sordide où l’ mort n’est qu’une mésaventure parmi tant d’autres. Une autopsie de l’Amérique sans filet, directe, violente, et pourtant toujours poétique. On ne peut s’empêcher de penser à l’écriture de Studs Terkel (Working, histoires orales du travail aux Etats-Unis) ou encore au travail photographique de Walker Evans ou Dorothea Lange sur la Dépression dans les années trente.

Cela faisait plusieurs années qu’Henri jules Julien voulait donner à entendre cette voix. Après plusieurs tentatives, il a réussi à réunir sur un plateau un acteur, Vitya Ponomarev, et une pianiste, Sophie Agnel. Entre ces deux-là, un face-à-face, un mano à mano où l’un porte haut le verbe de Reznikoff tandis que le piano éructe de colère, cordes pincées, malmenées devant l’insupportable, l’insoutenable. De ce dialogue féroce, tourmenté, il est de courts moments de répit, d’accalmie où la voix volontairement monocorde de Ponomarev semble appaiser son auditoire avant la reprise des hostilités. Une sobriété assumée et revendiquée par le metteur en scène qui n’a d’auters désirs que donner à entendre et laisser résonner cette poésie. Avec la complicité d’Etienne Foyer pour ce qui relève du travail sonore, et de Jean-Luc Chanonat aux lumières, ce spectacle raconte une Amérique vieille d’un siècle et apporte un éclairage supplémentaire à celle du XXIème.


Marie-José Sirjacq – L’Humanité – 21 juin 2011

 

 

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3 mars 2011

  

Greffe poétique

 

En proposant l’adaptation d’un poète américain disparu, création d’un metteur en scène en résidence (Henri jules Julien), lui aussi peu connu sous nos latitudes, le TNT prenait quelques risques.

Dommage pour les absents à cette première, parce que ce « témoignage récital » valait comme une découverte, et aussi comme une expérience singulière, prégnante !

Le poète, c’est Charles Reznikoff, sorte de greffier inspiré qui collecta les paroles entendues dans les tribunaux criminels américains du début du siècle dernier, puis les assembla en vers libre au service de sa poésie « objectiviste », sans lyrisme ni sentiments. Ça donne des microrécits tragiques et dérisoires, aussi elliptiques qu’évocateurs, plus concis que chez Carver, plus sombres que chez Faulkner ou Flannery O’Connor : meurtre au ketchup ou à la chevrotine, agression au tuyau de gaz, violences conjugales et raciales…

Un pupitre et deux micros pour l’acteur, un piano à queue pour la musicienne : le dispositif est aussi simple que le verbe. Le comédien d’origine russe Victor Ponomarev met sa voix profonde et son accent incertain au service de ces voix qui se sont tues. Il se garde d’interpréter, mais charge mots et silences de sa présence impavide.

On ne sait qui est l’accompagnant ou le soliste dans ce vrai-faux récital. Le spectacle, en tout cas, est du côté de l’étonnante gymnastique improvisatrice de Sophie Agnel, qui glisse les accessoires les plus saugrenus (boules, boites, baguettes, épingles) dans son piano, pour imiter un véritable orchestre - de la harpe délicate à la lourde percussion, en passant par le violon, l’harmonica et quelques stridences moins harmonieuses.

C’est à la fois brut et maîtrisé, aléatoire et précis. Comme les vers de Reznikoff, sans affects, mais non sans effets.

 

Serge Latapy